EDITORIAL (Par Denis Kah ZION) : Le Roi est nu !

La Côte d’Ivoire entre dans une période que d’aucuns prévoient à la fois trouble et prometteuse. Trouble, parce que nul ne sait véritablement où l’entêtement de celui là-même qui devait garantir la stabilité, la paix et la quiétude amènera ce pays. Mais aussi prometteuse parce que les plus optimistes se disent qu’au sortir de cette période incertaine, il est certain que le pays repartira sur de nouvelles et bonnes bases souhaitées par le peuple. Il y a dix ans, voire un peu plus ou moins (cela dépend), le président était l’objet de toutes les aubades. Adulé qu’il était, parce que auréolé de certains préjugés que l’on dirait favorables, notamment l’Américain, donc forcément le démocrate, l’économiste, donc forcément faiseur de richesses ; le grand voyageur, donc forcément homme ouvert. Puis, vint le pouvoir, mélangeant prestiges, honneurs, argent et gloires personnels qui le façonneront au point que même ceux qui, le plus, l’ont soutenu ne le reconnaitront plus. Il aura réussi en l’espace d’une décennie à détruire, tout seul, le mythe dont les médias occidentaux et la propagande l’avaient entouré. Sans qu’un seul opposant n’ait fait quoi que ce soit. Ce sont les courtisans, les profiteurs et autres flagorneurs qui l’auront poussé à ne voir désormais en bien que ce qui l’arrange, ce qui profite à lui seul, ce qui écrase les autres sur son passage, ce qui tape à l’œil et l’éloigne de ce brave peuple…

Cela n’est pas sans rappeler Un conte d’Andersen, dont la première publication remonte au 7 avril 1837, intitulé « Les habits neufs de l’empereur ». Ce conte raconte l’histoire d’un roi qui n’avait de souci que de sa vêture et n’aimait rien tant que de se montrer devant ses sujets dans ses nouveaux habits. Ce roi négligeait toutes les affaires du royaume, et on dit de lui qu’il « siège dans sa garde-robe ». Puis, un jour, arrivèrent dans la capitale du royaume deux escrocs qui se prétendaient tisserands, se vantaient d’être capables de tisser la plus belle étoffe que l’on puisse imaginer et qui possédait en outre une étonnante propriété : les vêtements confectionnés avec cette étoffe « seraient invisibles aux yeux de ceux qui ne convenaient pas à leurs fonctions ou qui étaient simplement idiots ». Le roi entrevoit aussitôt le gain qu’un tel vêtement lui offrirait. Grâce à lui, il serait possible de découvrir lesquels de ses sujets ne convenaient pas à leurs fonctions, et de départager les intelligents des imbéciles. Il commanda donc la précieuse et merveilleuse étoffe aux deux escrocs, qui se mirent à faire semblant de tisser, sans fil, sur leurs métiers vides. Le roi, après quelques jours, dépêcha auprès des tisserands son vieux ministre, qu’il savait compétent et intelligent, puis, quelque temps plus tard, un fonctionnaire dont l’honnêteté ne fait pas de doute. L’un, puis l’autre éprouvaient le même embarras : ils ne voient rien -là où il n’y a rien à voir- et se l’avouaient. Avertis des propriétés de l’étoffe, ils s’interrogèrent : « Serais-je donc sot ou inapte ? », et, placés dans cette situation impossible, se résolvèrent de ne rien dire, c’est-à-dire de taire aux tisserands escrocs et au roi qu’ils n’ont rien vu. La même aventure arriva au roi, qui n’osa pas plus que ses sujets dire qu’il ne pouvait rien voir. Arriva alors le jour de la procession, où le roi devait parader dans ses habits neufs : nul ne pouvait rien voir, et chacun faisait semblant de voir, et chacun craignait que l’on ne remarquât qu’il ne pouvait rien voir, et tous de s’extasier à la vue des « admirables habits neufs » du roi, jusqu’à ce qu’un petit enfant dans la foule s’exclama : « Mais il n’a pas d’habit du tout ! ». L’humiliation était à son comble. Le Roi qui était seul, sur la piste, avec tout le corps nu. Tous ceux qui l’avaient alors poussé à foncer pour les habits neufs se sont éloignés et il devrait, seul, boire la honte jusqu’à la lie.

La politique du carré ivoirien n’est pas sans rappeler ce conte. En mettant en scène un président qui, jusqu’à un passé récent, était respecté, craint, mais qui, peu à peu, se mit à négliger les besoins réels du peuple, se mit en tête que tout ce qui n’est pas pour sa gloire personnelle, ne mérite pas d’être considéré au point de s’enfermer dans une bulle. Et comme si cela ne suffisait pas, se laissa convaincre par un entourage et des courtisans (les escrocs du conte) qu’un troisième mandat, envers et contre tout (les nouveaux habits) fait selon leurs intérêts (l’étoffe transparente proposée) au détriment des aspirations du peuple. Tant et si bien que le président n’a plus d’oreilles et d’yeux que pour ce nouveau mandat anticonstitutionnel. Les personnalités avisées autour de lui (le vieux ministre et l’honnête fonctionnaire du conte) qui ne voient rien de bon dans cette aventure du troisième mandat ont été soit contraints de se taire, soit poussés à la démission pour laisser libre cours à la réalisation du rêve. Quand le président Ouattara avait annoncé sa candidature, le 6 août dernier, à la tribune du message à la Nation pour la célébration de la fête nationale, le peuple a immédiatement donné de la voix, mais cette voix a été étouffée par la répression qui s’est abattue sur les manifestants aux mains nues. Ces manifestations qui devraient l’interpeller, sont plutôt l’occasion de chercher à réduire au silence le peuple qui gronde. Le président, tête baissée, court donc vers le scrutin (le jour de procession dans le conte), qu’il veut forcement pour le 31 octobre. Le président sait qu’il a perdu tout soutien. Interne et externe. Dans le pays, il n’a plus avec lui le PDCI-RDA, le MFA, l’UDPCI qui formaient le RHDP. Il a perdu Guillaume Soro, Daniel Kablan Duncan, Marcel Amon-Tanoh et tous ceux qui se reconnaissent en eux et bien d’autres qui n’ont certes pas démissionné, mais qui ont baissé les bras, parce que désabusés.

A l’externe, la Communauté international, si regardante sur la démocratie et les Droits de l’homme, ne cautionne pas du tout le forcing de Ouattara. De fait, cette communauté internationale qui l’avait aidé aussi à s’installer lui retire son soutien, et le lui a ouvertement démontré. Si dans ces conditions, on arrive aux élections, il perdra. S’il n’y a pas d’élection, son mandat prend fin le 31 octobre. La fin de son règne. Ce jour, même si l’opposition ne dit rien qui contrarie le président sortant,

sans porter son troisième mandat et comme dans le conte, il y aura des enfants de rien du tout qui pourront crier : « Mais, il n’a pas du tout été voté ! ». Ses jours au pouvoir sont comptés avec la pression internationale à travers les interpellations sans cesse des organismes comme la Cour Africaine des Droits de l’Homme et des Peuples (CADHP), l’Union Européenne, la France d’Emmanuel Macron. Le mythe, le respect dont il a, jusque-là, seront alors tombés à jamais et il se retrouvera seul, devant l’histoire, devant le peuple. Ce jour, il regardera autour de lui et ne verra plus tous les courtisans égoïstes qui l’ont poussé à faire l’impensable. Il aura été le président qui aura réussi à détruire tout ce qui l’a fait.

A Lundi, si Dieu le veut !

D.K.Z.

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